C’est en catastrophe qu’Amina était arrivée dans la salle d’attente du service des urgences, où se trouvaient déjà ses parents et sa petite-sœur benjamine, rejointe quelques minutes plus tard par son mari qu’elle avait précédé en le laissant parquer sa voiture. Ayant toujours fait preuve d’une très grande sensibilité, sa sœur cadette n’avait apparemment pas eu le cœur à venir supporter son grand-frère gravement accidenté et était donc restée à la maison familiale où on imaginait qu’elle devait être dans un état lamentable.
Bien que sous le choc depuis l’annonce de cette tragique nouvelle, sa mère tentait dignement de faire face à la difficile situation alors que son père était, lui, totalement dévasté. Qui connaissait la place que son aîné et unique fils occupait dans son cœur, pouvait imaginer ce qu’il devait endurer en ce moment.
En effet, peut-être parce qu’il était le premier de ses enfants qu’il avait serré dans ses bras, peut-être aussi parce qu’il était son seul descendant mâle, leur père avait toujours montré un attachement particulier à Lemzo même s’il essayait de le nier quand ses trois autres filles lui en faisaient la remarque. Cette grande affection pour Lemzo avait d’ailleurs parfois entraîné quelques frictions avec leur mère qui lui reprochait de céder à tous les caprices de leur fils et ne l’aidait donc pas à être responsable.
En effet, de son enfance à ses débuts professionnels, quand il avait enfin eu son indépendance financière, tous les désirs de Lemzo semblaient être des ordres pour leur père et on ne pouvait calculer les sommes qu’il avait dépensées pour satisfaire aux envies vestimentaires ou sportives de ce dernier. Aussi, tout comme les plus grandes marques de baskets s’accumulaient dans son placard à chaussures, Lemzo s’était essayé à tous les sports qui lui plaisaient sur le moment allant de la natation à l’équitation en passant par le karaté et le tennis.
Heureusement que leur mère était là pour veiller au grain et éviter que ce dispersement n’influe négativement sur les résultats scolaires de Lemzo même si, de manière très discrète, elle-aussi avait une relation très particulière avec celui-ci.
En effet, ayant découvert avec lui ce qu’était l’amour maternel, alors qu’elle n’était encore qu’une jeune étudiante à Paris, Lemzo était, pour elle, le symbole physique de la consolidation de sa relation avec son mari. Conçu le soir même de l’anniversaire de ce dernier, qu’ils fêtaient pour la première fois en tant qu’époux, Lemzo était né à une semaine, jour pour jour, de leur premier anniversaire de mariage faisant donc tomber son baptême avec celui-ci.
D’ailleurs, à la maternité où elle venait juste d’accoucher, son mari n’avait pas manqué de dire à sa grand-sœur, qui s’extasiait devant la beauté du nouveau-né qu’elle tenait dans ses bras, que celui-ci était son cadeau d’anniversaire en différé. Tous les deux avaient alors échangé un long regard accompagné d’un sourire complice comme la sœur de son mari, qui n’avait pas d’abord compris, répondait que c’était un bien long différé avant de réaliser le sous-entendu en faisant le décompte des mois passés entre l’anniversaire de son frère et l’accouchement de sa belle-sœur.
Et jusqu’à présent, lorsque celle-ci plaisantait parfois en appelant Lemzo « le cadeau différé », son mari et elle ne pouvaient s’empêcher d’échanger le même long regard et le même sourire complice surtout, qu’à part eux trois, personne d’autre ne savait ce que signifiait cette expression, pas même le principal concerné qui avait essayé en vain de percer le mystère de cette appellation que sa taquine tante n’avait jamais voulu lui clarifier.
Même si elle s’inquiétait donc énormément pour son fils, la mère de Lemzo ne pouvait aussi détacher son regard de son mari. De la chaise où celui-ci était assis la tête entre les mains, elle craignait qu’il n’ait une attaque cardiaque si jamais leur fils ne sortait pas vivant de la très délicate chirurgie qu’il était en train de subir d’urgence.
En effet, les médecins avaient été très francs avec eux en leur faisant signer la décharge. Même s’il ne présentait pas de graves lésions corporelles, Lemzo avait malheureusement subit un sévère traumatisme crânien et le scanner réalisait d’urgence avait détecté un hématome qu’il fallait opérer immédiatement. D’une nécessité vitale, l’intervention n’était toutefois pas sans risque et ses chances de survie étaient donc actuellement à cinquante pour cent.
Gardant cependant la foi, elle serrait très fortement sa benjamine sur sa poitrine en la réconfortant comme les torrents de larmes n’avaient cessé d’inonder le visage de celle-ci depuis l’appel qui les avait prévenu de l’accident. Cette dernière venait d’ailleurs de se détacher de ses bras pour aller se jeter dans ceux d’Amina dès que celle-ci était arrivée à leur niveau.
Bien que très forte de nature, Amina elle-même laissait paraître de grands signes d’anxiété comme elle s’enquérait de la situation. Sa mère l’avait rapidement briefé alors que son père semblait totalement dépassé par les événements et n’être en mesure de rien faire ni dire. Son mari était d’ailleurs allé vers ce dernier et, assis à ses côtés, essayait de trouver les mots adéquats pour lui faire garder espoir.
Sa sœur toujours en pleurs dans ses bras, les yeux d’Amina étaient eux-aussi devenus larmoyants comme elle revoyait sa dernière toute récente entrevue avec son grand-frère. Celui-ci était alors totalement abattu par sa mésaventure du salon de coiffure d’Adja et la grosse crainte de perdre définitivement la seule femme qui ait jamais compté pour lui.
« Aïcha ! » Murmura subitement Amina comme ses pensées allaient vers cette dernière.
« A-t-on prévenu Aïcha ? » Demanda-t-elle à sa mère qui répondit cependant par la négative d’un signe de la tête.
« Ne faudrait-il pas la mettre rapidement au courant ? » Avait encore repris Amina mais son mari avait plutôt suggéré d’attendre.
« Je pense qu’il est plutôt préférable d’attendre la fin de l’opération, et peut-être même demain matin, pour lui en faire part. Il se fait déjà tard ! Elle ne pourra être à son chevet ce soir et risque de passer une terrible nuit. Mieux vaut lui épargner cela ! » Avait-il dit, semblant assez optimiste quant-au déroulement de l’intervention chirurgicale de son beau-frère.
« Rone aussi n’est pas encore au courant ! » Avait notifié sa belle-mère.
« Oui ! Lui, il faut peut-être bien l’appeler ! » Avait repris le mari d’Amina qui croyait, comme tout le monde, en l’amitié sincère de celui-ci pour Lemzo mais, cette fois, c’est sa femme qui avait dit vivement que cela n’en valait pas la peine.
Après cela, comme la benjamine s’était enfin calmée, chacun s’était plongé dans un silence où leur tension intérieure était très perceptible. Perdu dans leurs propres pensées, chacun revivait en mémoire les moments particuliers qu’il avait eu à partager avec Lemzo en se disant qu’il n’était absolument pas possible qu’il les quitte de sitôt, à la fleur de l'âge.
Il était un peu plus d’une heure du matin quand Lemzo était enfin sorti du bloc opératoire après près de trois longues heures. Au grand soulagement de sa famille, l’opération s’était apparemment très bien passée et il était donc maintenant tout à fait hors de danger.
Jeune et fort, ses signes vitaux étaient restés favorables durant toute l’intervention et les pronostics étaient très optimistes. Il y avait grand espoir qu’il n’aura pas problème de motricité ou de dommage cérébral lorsqu’il reprendra conscience. Cela ne se fera toutefois pas cette nuit comme il était sous un puissant sédatif, pour lui éviter tous mouvements, et restera sous stricte surveillance durant les quarante-huit à soixante-douze prochaines heures.
Laissant à la famille le temps de se remettre de leurs vives émotions, le neurochirurgien avait toutefois continué en disant qu’il avait malheureusement une nouvelle pas très agréable à leur annoncer, ce qui les avaient de nouveau fait retenir leur souffle.
Insistant bien sur le fait qu’ils ne devaient pas oublier que le plus important était que Lemzo s’en soit sorti vivant, il avait précisé que la partie où il avait eu l’hématome était cependant celui du lobe occipital, la zone de la vision.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? » Avait vivement demandé le mari d’Amina alors qu’ils avaient tous le cœur battant la chamade.
« Cela veut qu’il y a malheureusement une très forte probabilité qu’il ait perdu la vue… »
FIN 1ère PARTIE (RV très prochainement pour la seconde partie.)
La suite
Lire la précédente partie