Alors que les assiettes de bouillie de mil continuaient de circuler dans l’assistance féminine, installait pour la plupart sous une tente montée dans la vaste cour, se tournant du côté des hommes qui finissaient la lecture dans sa totalité du Saint Coran pour le repos de l’âme de la défunte, Oulimata observait Idrissa qui, entouré de Malick et Karim, ses deux plus proches amis, était devenu bien méconnaissable.
Emmuré dans le même silence et l’apathie qui faisaient son quotidien depuis l’enterrement de sa femme, le regard hagard, ses yeux semblaient se poser sur les gens sans même les voir. Réalisait-il d’ailleurs ce qui se passait actuellement autour de lui ? Prêtait-il même attention aux versets psalmodiés avec ferveur par son entourage ? Reconnaissait-il ses nombreux amis, collègues et connaissances qui étaient venus en masse lui manifester leur sympathie ?
Autant ses yeux rougis témoignaient de ses nuits d’insomnie, autant son visage devenu émacié et son caftan dans lequel il semblait flotter renseignaient sur son manque d’appétit comme aucun aliment consistant n’arrivait à traverser sa gorge depuis une semaine. C’était de la soupe ou de la bouillie qu’on lui faisait mais, même avec cela, il n’allait pas souvent au-delà de trois ou quatre cuillérées avant de repousser la soucoupe.
Cependant, si comme son beau-frère Moustapha, il n’avait pas porté son regard sur sa fille durant les tous premiers jours du décès, il commençait maintenant à s’intéresser petit à petit à elle et n’avait d’ailleurs pas hésité, la veille, à la prendre pour la première fois dans ses bras.
Idrissa ! Oulimata pouvait imaginer sa terrible souffrance du moment comme, peut-être, elle seule savait la force de l’amour pur et désintéressé qui unissait ce dernier à Ndéye Awa.
En effet, très liée à sa cousine qui était d’un mois seulement son aînée et avec qui elle avait partagé les mêmes salles de classes, depuis l’école maternelle jusqu’à l’obtention de leur diplôme supérieur, elles étaient tellement complices qu’on les surnommait les « inséparables ». De ce fait, aucun secret n’avait jamais existé entre Ndéye Awa et elle, et elle avait été là, très impliquée, dès les débuts balbutiants de sa relation avec Idrissa.
Elle avait été là, Oulimata, ce fameux après-midi où elles étaient parties assister à l’anniversaire de Malick, le tout nouveau petit-ami de Gnagna, avec qui Ndéye Awa et elle s’étaient liées d’amitié depuis le collège et formaient désormais un trio. Ami d’enfance de Malick venu lui aussi honorer l’évènement de sa présence, Idrissa n’avait alors pu faire quitter son regard de la belle silhouette de Ndéye Awa au point que les trois jeunes filles en riaient même sous cape.
Elle avait été là, Oulimata, quand Idrissa leur proposa de les raccompagner dès que Ndéye Awa et elle avaient commencé à prendre congé de leur hôte. Elles avaient tout d’abord refusé avant de finir par abdiquer sur l’insistance de ce dernier mais, aussi, parce qu’il leur avait fait bonne impression. Ouly se souvenait encore du regard foudroyant de Ndéye Awa quand elle l’avait vue s’installer rapidement à l’arrière de la voiture, l’obligeant donc à se mettre à l’avant, près d’Idrissa.
Elle avait été là, Oulimata, lorsqu’Idrissa avait proposé pour la première fois à Ndéye Awa d’aller prendre un pot à la sortie des classes, et que cette dernière avait insisté pour qu’elle l’accompagne si elle ne voulait qu’elle décline l’invitation. C’est donc en chaperon qu’elle avait passé la fin d’après-midi avec eux et que, ne s’offusquant nullement de sa présence qui aurait dû le gêner, Idrissa s’était plutôt montré tellement gentil avec elle qu’il avait fini par la mettre totalement à l’aise.
Elle avait encore été là, Oulimata, à aider Ndéye Awa à se préparer pour sa première soirée en tête-à-tête avec Idrissa. Totalement indécise et nerveuse, cette dernière avait essayé plusieurs ensembles vestimentaires avant de se décider enfin pour une très belle robe et, c’était elle, Oulimata, qui s’était mise à plier et arranger ses affaires après son départ en attendant avec impatience son compte-rendu à son retour.
Elle avait aussi été là, Oulimata, pour rafistoler leurs petits tiraillements et ramener Ndéye Awa à la raison, quand les caprices ou la jalousie la faisaient créer des histoires anodines et bouder Idrissa qui ne retrouvait la paix que lorsque leur réconciliation était bien effective.
De la première rencontre entre Idrissa et Ndéye Awa donc, à cette fameuse nuit nuptiale où, recouverte elle-même d’un beau pagne tissé, elle avait accompagné l’anxieuse jeune mariée à son domicile conjugal, Oulimata avait été là. Aussi, d’une certaine manière, partageait-elle avec Idrissa la même grande douleur d’avoir, chacun, perdu celle qu’il considérait comme sa moitié.
Quittant celui-ci, le regard d’Oulimata s’était cette fois posé sur Malick qui semblait tout aussi dévasté que son ami. Si Idrissa ne prêtait attention à rien, lui par contre ne cessait de fixer Gnagna qui, elle, était toute déboussolée depuis une quinzaine de jours.
En effet, le décès d’Awa était venu rajouter à la tragique situation qu’ils vivaient actuellement tous les deux, comme Gnagna s’était vu mariée de force au riche homme d’affaire Bachir dont l’insolence n’avait d’égale que la vanité. Très imbu de sa personne, ses désirs devaient toujours être satisfaits et ses grandes capacités financières étaient un atout de taille pour cela.
Déjà trois fois divorcé, pour avoir la main de Gnagna qui avait toujours rejeté ses avances, celui-ci avait profité du grand matérialisme de la maman veuve de cette dernière. En plus donc de l’ameublement complet de la maison qu’il avait refait, il avait couvert Mère Yacine de cadeaux luxueux et d’énormes sommes d’argent, avec la promesse d’être dans le tout premier vol du prochain pèlerinage à la Mecque.
Parce que Gnagna s’entêtait en disant à qui voulait l’entendre que son cœur appartenait à Malick, Mère Yacine avait fini par exercer un chantage affectif sur elle en lui disant qui si jamais elle venait à mourir d’une crise d’hypertension à cause de son refus, qu’elle ne se penche pas sur son cadavre ni ne rende jamais visite à sa tombe.
C’est donc sans un véritable accord de la principale concernée que le mariage religieux avait été célébré deux semaines plus tôt et, si Gnagna était aussi perturbée actuellement, c’était que Bachir devait rentrer cet après-midi même du voyage d’affaire qu’il effectuait depuis lors et elle allait se retrouver pour la première fois, en tant qu’épouse, en contact avec cet homme qu’elle n’aimait absolument pas.
Sortant un moment de sa torpeur, les yeux de Gnagna s’étaient retrouvés plongés en plein dans ceux de Malick qui la fixait toujours. Longuement, ils avaient alors échangé un regard plein de désespoir avant que Gnagna ne se lève brusquement pour aller se réfugier dans les toilettes. Ouly avait alors vu Malick sortir un mouchoir de sa poche pour essuyer les larmes qui roulaient malgré lui sur ses joues.
Regardant les deux amis assis côte-à-côte et qui venaient, chacun, de perdre à sa manière la femme de sa vie, Oulimata se demandait lequel subissait actuellement la plus douloureuse séparation. Idrissa qui ne verra plus jamais Awa mais la saura seule et chaste là-haut dans le paradis céleste, ou bien Malick qui verra chaque jour Gnagna mais la saura dans les bras d’un autre homme à qui son corps offrira le paradis terrestre ?
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