Le Sénégal ne finira jamais d’étonner le monde à travers la vitalité de sa démocratie qui fait office, en Afrique, d’îlot de prospérité dans un océan de dictatures ou de régimes harcelés aujourd’hui par un fondamentalisme religieux incarné par AQMI au Sahel, les milices Jenjawid au Darfour ou les milices Shebabs en Somalie.
Mais, comme disait l’autre, un système démocratique, aussi performant sur le papier soit-il, ne vaut que par les hommes et les femmes qui l’animent.
A cet égard, la classe politique sénégalaise, malgré ses tares criardes et en dépit des griefs tenaces qui peuvent lui être collés, et à juste raison, a cette maestria qu’elle a beau tirer sur le bouchon et sur la corde raide, elle s’arrête, se ravise et se ressaisit toujours juste à temps, quand elle sent que le pays est proche du point de rupture et au bord du précipice.
C’est ce qui a valu à notre pays de toujours transformer une situation apocalyptique, à la veille de l’élection présidentielle « de tous les dangers », en un concert d’éloges planétaires au sortir d’un scrutin qui devrait a priori mettre le pays à feu et à sang.
A ce propos, le mérite des Présidents Senghor, Diouf et Wade dans les différents scénarii qui ont permis au Sénégal de connaitre des transitions pacifiques au sommet de l’Etat, est à saluer à plus d’un titre.
Là où d’autres Chefs d’Etat africains n’ont dû leur salut qu’à l’exil, pour éviter d’être…tués, ou, dans une moindre mesure, d’être traduits à la Cour Pénale Internationale (CPI) – les Présidents Charles Taylor et Laurent Gbagbo l’ont appris à leurs dépens – les 3 premiers Chefs d’Etat sénégalais ont connu une « retraite politique » plus paisible et continuent même d’être cités en exemple de par le monde.
Le cas du Président Abdoulaye Wade est encore plus intéressant que celui de ses prédécesseurs, les Présidents Léopold Sedar Senghor et Abdou Diouf.
Pour avoir pris sur lui d’accepter sa défaite, en téléphonant à son challenger pour le féliciter, moins de deux heures seulement après la fermeture des bureaux de vote – les tendances en faveur de Macky Sall étaient alors lourdes et irréversibles – le Président Wade qui avait déclaré, auparavant qu’il ne ferait pas moins que le Président Diouf, a (dé)montré qu’il n y avait pas de raison de s’accrocher au pouvoir au risque de faire couler inutilement le sang de son peuple et de faire plonger son pays dans les abysses du chaos.
Prenant à contre-pied les Cassandre et oiseaux de mauvais augure qui avaient prédit l’apocalypse pour le Sénégal, le Président Abdoulaye Wade a été à la hauteur de l’évènement, et n’a donc pas raté le train de l’histoire.
Il a choisi volontairement de rester dans son pays après avoir quitté le pouvoir. Qui plus est, à continuer d’animer la vie politique du Sénégal au gré de ses sorties médiatiques toujours très attendues.
Comme quoi, la défaite à l’élection présidentielle du candidat à sa propre succession n’est pas toujours synonyme de décadence ou de disgrâce pour ce dernier, qui peut se prévaloir d’une vie très active après le pouvoir, une vie aussi honorable que prestigieuse.
Tout comme la déchéance de la fonction de Président de la République ne devrait pas signifier un désintérêt et une interdiction, pour ce dernier, de se mêler à tout ce qui touche la vie politique de son pays.
Au-delà de la perte du pouvoir, le Président Wade, je dirais le Professeur Wade, a administré une série de leçons à ses concitoyens et au monde entier.
Abhorrant la lâcheté d’«après moi le déluge», le Président Wade n’a jamais voulu se désolidariser de son pays et a sans cesse fait son offre de soutien au régime de son successeur.
Allant plus loin, il a invité ses partisans à «laisser le nouveau pouvoir gouverner à sa guise, sans le gêner ». Son élégance républicaine qui ne souffre d’aucune faille, a poussé le Président Wade à tenir la bride aux franges les plus radicales de son camp qui n’étaient guère enthousiastes à l’idée de caresser dans le sens du poil les nouveaux tenants du pouvoir.
En effet, le régime de son successeur, comme frappé par une soif inextinguible de vengeance et une volonté morbide d’humiliation d’adversaires politiques, a entrepris des actions d’enquêtes sur des biens dits mal acquis, d’audits sélectifs et de chasse aux sorcières à l’encontre des dignitaires libéraux qui sont trainés dans la boue, persécutés et embastillés.
Reconnaissant comme il est rare de l’être aujourd’hui, le Président Wade a, une fois l’amertume de la défaite digérée, tenu à rendre visite aux différentes chapelles religieuses du pays pour les remercier de leur soutien indéfectible pendant ses douze années au pouvoir
Au rang des leçons du Président Wade, on peut aussi noter la fidélité et l’engagement militant inoxydable qui lui ont permis d’accompagner son parti politique, le PDS, et à le soutenir aussi longtemps que possible après la perte du pouvoir, afin d’éviter qu’il se désagrège avec la défaite.
Retiré dans son manoir de Fann-Résidence, au lendemain de son départ du pouvoir, le Président Wade a continué, pendant des mois, à y recevoir en audience des norias de délégations venues des quatre coins du pays et même de la Diaspora, comme du temps de sa toute puissance en tant que Président en exercice.
Ayant connu tous les honneurs durant son magistère, après avoir gagné le respect et la considération du monde entier pour ses 26 années d’opposition démocratique, le Président Abdoulaye Wade n’avait pas le droit de ne pas finir en beauté son épopée, et a bien négocié le dernier virage.
Respecté avant le pouvoir, honoré pendant le pouvoir, le Président Wade est très courtisé après le pouvoir car très couru par les grands de ce monde qui veulent se l’offrir ou s’en approcher.
C’est tout le sens des appels du pied de M. Johnnie Carson, Secrétaire d’Etat Adjoint US chargé des affaires africaines qui, alors qu’il était l’un des plus farouches pourfendeurs du Président Wade au plus fort de la contestation populaire pré-électorale, ne cesse aujourd’hui, de poursuivre de ses assiduités un Abdoulaye Wade devenu plus fréquentable et plus indiqué pour jouer les grands rôles sur le plan international.
Ainsi, dans une missive dithyrambique adressée au Président Wade, M. Carson a souhaité que l’ex-Chef de l’Etat sénégalais «soit assuré que les USA connaissent la valeur des douze années qu’il a passées avec dévouement à la tête du Sénégal en tant que président».
Il a poursuivi, en déclarant, en direction du Président Wade : «Je suis impatient de connaître vos projets d’avenir, et nous [les USA] continuerons à compter sur vous pour jouer un rôle positif sur les questions de paix et de stabilité régionales ».
Même Ban Ki Moon, Secrétaire Général de l’ONU, n’est pas en reste, et fait les yeux doux au Président Abdoulaye Wade en vue de l’enrôler pour des missions de médiation pour la Paix dans les points chauds du globe.
Pour sa part, Sa Majesté le Roi Mohamed VI a beaucoup insisté et s’est fait un point d’honneur d’accueillir et d’héberger le Président Abdoulaye Wade dans le royaume chérifien, avec tous les privilèges dus à son rang d’ancien Chef d’Etat.
Mieux, le Souverain chérifien a mis à la disposition du Président Wade un avion privé pour qu’il se rende tour à tour en France puis à la Mecque pour la Oumra afin d’y « déposer son sac de péchés ».
A présent, le Président Wade coule des jours tranquilles entre Tanger au Maroc et Versailles en France où il jouit d’un repos bien mérité.
Son parcours et son action parlant éloquemment pour lui, l’Afrique et le monde peuvent s’inspirer aujourd’hui de ses idées généreuses pour leur développement.
Il n’empêche, le Président Wade subit présentement d’énormes pressions pour, à l’image d’un Bill Clinton qui continue d’amasser une fortune colossale dans ce domaine, parcourir le monde pour disséminer son expérience, faire dans la consultance internationale, mettre sur pied une Fondation Abdoulaye Wade, donner des conférences ou associer son nom à de grands labels.
Comme quoi, ce ne sont pas les perspectives qui manquent pour le Président Abdoulaye Wade qui voit donc se dégager devant lui des boulevards d’opportunités aussi prestigieuses et lucratives.
Il est vrai que là où même un certain George Bush a fini de faire son trou – Abdoulaye Wade disait qu’il était tout sauf moins intelligent que le Président Bush – le troisième Président de la République du Sénégal pourrait dérouler, les doigts dans le nez, en matière de «vente d’expertise ».
Que dire maintenant, de ses mémoires que plusieurs éditeurs rivalisent de lobbying pour être l’heureux élu à qui devraient échoir la gloire, le prestige et la manne financière liés à leur publication.
Sous ce rapport, et sans minimiser le symbole et la portée d’une telle distinction, le « Premier Prix FORA du Leadership en Afrique » décerné au Président Wade le 23 septembre 2012 à l’hôtel Trianon de Versailles, n’est que le préambule d’une série d’auréoles auxquelles l’ex-Chef de l’Etat du Sénégal est en droit de s’attendre dans les semaines et mois à venir.
Partout et toujours, il lui sera déroulé le tapis rouge, il sera donné en modèle aux nouveaux dirigeants ainsi qu’aux vieux briscards qui veulent s’accrocher au pouvoir au péril de leur vie.
Bref, le Président Wade va continuer à connaître les honneurs, à gagner de l’argent en plus, mais avec les problèmes de politique politicienne en moins.
Il faut reconnaître que toute cette aura vaut bien une défaite à la présidentielle, à l’âge de 86 ans, et après deux mandats de 7 ans et de 5 ans.
Ainsi, il y a bien une vie après le pouvoir, pour peu que l’intéressé ait la grandeur et la vision qui font les grands hommes d’Etat, en acceptant de prendre la décision courageuse et historique de partir à temps, de respecter les règles du jeu démocratique et le verdict des urnes, d’adopter un comportement républicain en toutes circonstances, et de croire au génie de leur peuple apte à produire et à leur trouver beaucoup de successeurs parfaitement à la hauteur de la mission à eux assignée.
Pour leur gouverne, les « présidents à vie » et autres roitelets qui s’érigent en « messies » pour leurs peuples, doivent se rappeler que les cimetières sont remplis de gens qui se croyaient indispensables, et considérer comme totalement absurde l’idée de lier le présent et l’avenir de leur pays à leur propre personne.
A ceux-là qui ne peuvent pas s’imaginer vivre hors des ors, lambris et fastes du pouvoir, et ne se résoudront à le quitter que les pieds devant, la « leçon de Wade » est là pour les inviter à reconsidérer leur position, pendant qu’il est temps, et à aller dans le sens de l’Histoire.
Bien leur en prendra.
Par Pape Samb |