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La présence de l’Islam au Sénégal est fort ancienne. Son histoire s’y confond et détermine à bien des égards celle de ce pays dont la configuration géographique actuelle est la conséquence d’importantes évolutions aussi bien spatiales que terminologiques.

L’Islam est à ce propos la première religion révélée à faire son apparition dans ce milieu jusqu’ici naturellement ancré dans les traditions animistes, fétichistes et paganistes. Lentement mais sûrement, l’Islam entreprit de saper l’aisance des religions traditionnelles, de disputer leur suprématie et de se hisser au premier rang des croyances de ce pays, en faisant preuve de flexibilité en portant souvent, dans son expression, la marque de culte local.

A ce propos nous retenons la remarque pertinente de Ibrahima MARONE qui dit “dans leurs faits et gestes quotidiens on constate chez les gens une étroite association de l’Islam et du culte du génie, à telle enseigne que pour certains musulmans Sénégalais, passer des prières islamiques à des pratiques animistes ne crée nullement un cas de conscience. Tout se déroule comme si l’Islam avait réussi à s’implanter en épousant, comme l’eau, la forme du récipient qui la recueille.”

L’implantation et l’expansion de l’Islam ont suivi une courbe événementielle qui retrace sous des formes variées, les étapes décisives de la religion révélée au Prophète Mouhammed que le Professeur Amar SAMB défend comme une religion traditionnelle au Sénégal.

L’Islam, religion largement majoritaire au Sénégal et dont la manifestation sous la forme confrérique porte la marque de son système, n’a pas toujours connu la même réalité contrairement à l’idée qui prévaut chez le commun des Sénégalais. Il faut cependant noter qu’un tel état d’esprit découle du fait que l’Islam ne connut une réelle existence qu’avec l’avènement d’ordres confrériques sous la houlette d’hommes de foi dont le charisme, le savoir et le courage les plaçaient bien au dessus de leurs coreligionnaires.

Aussi, les mutations sociopolitiques de l’heure favorisèrent-elles un confortable positionnement. Avant cela, l’Islam qui se présentait sous d’autres formes, connaissait une expansion encore timide.

Le Sénégal a, de ce fait, connu un long processus d’islamisation qui s’est réalisé à travers six étapes distinctes qui seront illustrées dans ce qui suit.

L’Islam avant les Almoravides

La plupart des historiens situent la première ère de l’islamisation du Sénégal, ou de l’Afrique noire, au début de l’avènement du mouvement almoravide. Cette option se justifie par la défaillance ou l’inexistence de sources écrites concernant l’histoire de cette religion avant cette période. S’il est évident que les premières sources disponibles sont d’origines arabe, souvent narratives ou descriptives, leurs auteurs n’apparurent pas avant le 10ème siècle. Or une information scientifique ne saurait être valable que si elle est fondée sur des renseignements vérifiables et vérifiés.

Cependant, d’autres éléments permettent de corroborer la thèse selon laquelle l’islam était bien présent dans le “ bilad es-Sudan” ( pays des noirs ) avant le 10ème siècle. En effet, si les Almoravides ont joué un rôle de premier plan dans la diffusion de l’islam au pays des noirs, ils durent leur succès à la grâce d’un roi musulman du Sénégal qui a offert l’asile et la protection aux précurseurs de ce mouvement et dont les troupes combattront aux cotés des forces Almoravides pour défaire la puissante armée du Ghana. « Tout au plus on peut dire, comme le Professeur Omar KANE, que le mouvement almoravides et surtout l’alliance entre le Tékrur et les Almoravides ont contribué à renforcer l’Islam au Tékrur »

En outre, les mouvements de l’Islam en Afrique noire aux alentours du Sahara antérieur aux Almoravides, autant ils eussent pour principale cible le Sénégal, autant ils drainèrent de grands prosélytes. Il serait par conséquent incongru de penser qu’ils n’y avait pas laissé les traces de l’Islam. C’est pourquoi il serait tout à fait plausible d’avancer avec le Professeur Rawane MBAYE que l’introduction de l’Islam au Sénégal est antérieur à la naissance du mouvement almoravide ».

Cependant, le champs de diffusion de l’Islam était très étroit et ne pouvait toucher les peuples profondément attachés à la religion traditionnelle et vers qui rien ne dénote une volonté particulière de leur faire accepter le message de l’Islam

Des Almoravides à la chute de l’empire du Mali

“ Avec le mouvement almoravide (1040-1147), l’islam changea de face et de fond: il devint monacal, puritain et guerrier ’’. La présence de l’islam devient plus réelle. Les Almoravides qui exercent leur ascendance de l’Andalousie aux bords du fleuve Sénégal introduisirent une rupture décisive dans la forme d’islamisation en repoussant la prédication sectaire. Ils diffusent l’islam orthodoxe, officiel, malikite sans aucune espèce de fanatisme ni de mysticisme et adoptent le djihad comme moyen d’expansion et de conversion des infidèles.

Le mouvement almoravide était en outre un mouvement de réforme islamique pour l’établissement de l’islam originel et la restauration d’une véritable société islamique. C’est dans cette perspective que s’inscrivent toutes ses conquêtes et que le Ghana est tombé dans les mains de Abu Bakr Ibn ¢Umar en 1076 soutenu par les noirs du Tékrur.

Le roi du Ghana converti avait dans sa cour de hauts fonctionnaires musulmans, ses hommes de confiance pour la plupart, qui cohabitaient avec des princes des pays conquis en otage. La prééminence de l’islam de cour dont tous les écrivains de cette époque de l’histoire ouest-africaine ont fait mention, trouve son origine de ce contact entre musulmans et détenteurs du pouvoir royal. Cette situation aurait perduré par le sérieux et l’efficacité qui caractérisaient les travailleurs musulmans et leur éloignement des pratiques fétichistes en cours, sources d’une atmosphère de méfiance entre fils du terroir.

Les révoltes des noirs, nombreuses à l’époque, traduisaient plutôt une volonté de liberté politique qu’une apostasie. Les Almoravides exerçaient toujours leur autorité sur l’empire du Ghana dont était vassal le Tekrur du 1° roi musulman du Sénégal Waar Diabi N’diaye et qui, à l’époque , “était surtout un agrégat de peuple” où coexistait la quasi totalité des ethnies de ce pays en provenance du Mali et du Hodh mauritanien. La tradition islamique du Tékrur serait donc similaire à celle du Ghana qui était un syncrétisme “ négro-islamique ”résultante de deux fortes cultures. “L’observance des règles islamiques, parmi les chefs convertis était loin d’être rigoureuse ”.

Plus tard le Mali qui a construit son empire ( 1240-1488 ) sous les décombres du Ghana, portera à sa tête le vaillant roi musulman, Soundjata Keïta. Il opère une rupture politique avec les Almoravides mais, ceci ne diminue en rien l’expansion de l’islam dans son étendu. Mieux, cette étape fortement marquée par la phosphorescence des activités commerciales a porté plus haut l’étendard de l’islam.

Les manding pour qui les métiers s’établissent dans l’ordre de noblesse comme suit: guerre, commerce, prédication, seront partout et dans tous leurs déplacements porteurs du message islamique.

A la chute de l’empire (1488), les manding connaîtront de grandes migrations qui mèneront beaucoup d’entre eux dans la province sénégambienne du Gabu.

Avec la décadence du Mali, la poussée islamique marque une pause. Auparavant, le commerce ( or, cuivre, sel cola, tissus… ) la circulation et l’action surtout de Mansa Mùsà 1er (1307-1332) ont signé un essor fulgurant au prosélytisme islamique.

Malgré cet essor, l’islam demeurait élitiste, urbain ne pouvant aucunement être l’apanage du peuple.

De la chute du Mali à l’éveil des Toucouleurs

Cet intervalle de l’histoire de l’islam au Sénégal et environs mérite d’être illustré. A l’inverse des périodes antérieures depuis le 11 e siècle, la poussée de l’islam se serait amenuisée dans cette phase.

En effet la dislocation des grands ensembles ouest – africains a conduit à l’émergence de minuscules royaumes sous l’égide d’hommes réfractaires à l’islam ou du moins insoucieux de son avancée. Le Tékrur en est un exemple édifiant. Il recouvre son indépendance en 1512 sous le nom de Fouta Tooro avec le peul Koli Tengala Baa qui mit fin à l’hégémonie mandingue et instaure la dynastie des Satigui. Son laxisme face l’islam et son inféodation aux traditions foulbés amènent certains écrivains dont Yaya Wane à taxer la dynastie de dynastie païenne.

Quand bien même l’idée d’une épisode païenne serait tout à fait saugrenue si nous considérons les récits des voyageurs européens faisant mention de la présence de l’islam et la résurgence de l’islam avec les toorodo qui suivit cette dynastie. Il faudrait plutôt se ranger du côté du Professeur Omar KANE qui, expliquant les raisons de la réserve des Zawaya vis-à-vis des Hassan et des Deenyankoobe, montre que ceux-ci ‘‘ sont considérés comme les pires ennemis de Dieu, car, tout en se proclamant musulmans, ils sont de redoutables « coupeurs de route » ,des pillards qui refusent les obligations découlant de leur adhésion à l’Islam. C’est parce qu’ils sont des traîtres à l’Islam qu’ils sont considérés comme des ennemis. C’est dire donc que cette dynastie n’avait pas rejet l’Islam, mais l’injustice qui la dominait l’éloignait des nobles principes de cette religion. Et voilà qui donnerait un sens à la position catégorique de Amar Samb sur la question lorsqu’il affirme que: “ toutes les dynasties qui ont régné depuis les Peul diawbé de 934 à 1534, jusqu’aux Almamy de 1776 à1881, en passant par les saltigui de 1534 à 1776, ont fait de l’islam une religion officielle et de leur pays un état théocratique. ”

Par ailleurs, l’empire Songhaï naissant à l’Est aura à sa tête un chef nommé Sonni Ali, farouchement réfractaire à l’islam. Au Sud, le roi du Sine Mbégan NDOUR fondait à la fin du 15e siècle le royaume du Saloum.

Le refroidissement que connut l’islam durant cette période est compréhensible. Car, si le flambeau de l’islam a été allumé et ravivé dans l’enceinte da la cour royale, il s’éteint ou chancelle dès l’instant que le roi arrête d’exercer son action.

En vérité, jusqu’ici l’islam dépassait timidement les frontières royales.

Le caractère élitiste qui a le mérite d’avoir permis à la région de contribuer significativement au développement intellectuel du monde musulman, confina l’islam à un second niveau par rapport à la tradition.

Bientôt, l’islam connaîtra une autre facette dans son évolution.

L’époque des Moudjahid

L’attiédissement de la prédication islamique avec le déclin de l’empire du Mali fut le prélude d’une nouvelle ère de djihad qui prend effet avec l’avènement du mouvement de Nasr Al Din parti de la Mauritanie pour conquérir les royaumes au Sud du fleuve Sénégal.

L’attitude des souverains est en effet un sérieux prétexte pour le pieux marabout d’orienter son mouvement vers le Sud dans le sens de lutter contre la tyrannie des rois, de mieux sensibiliser la masse du peuple et la ramener à l’orthodoxie musulmane, donc à une observation stricte des principes de l’islam. Aussi de déposer partout les rois traditionnels pour mettre à leur place des partisans du parti maraboutique.

Partant, le mouvement ne pouvait que rencontrer un favorable accueil auprès des populations asservies et opprimées. C’est pourquoi, malgré sa brièveté (1673 – 1677), il fit pencher, au détriment de l’islam élitiste, l’équilibre de la balance vers un islam populaire. Ce fût alors le début du processus de l’assumation de l’islam par les masses.

Cette nouvelle tendance trouve un souffle nouveau avec le mouvement de réforme islamique sous l’égide de Thierno Souleymane BAAL qui renversera en 1776 le régime laxiste et tyrannique des denyanké pour fonder l’état islamique des Toorobé (1776 – 1891).

L’Etat de Souleymane BAAL établi sous le régime de l’imamat a été à l’instar du mouvement de Nasr Al Din., une opposition contre la tyrannie des Rois pour le règne d’un ordre de justice. Mais mieux, il écarta le joug des maures trarza et engagea une profonde réforme sociale et politique qui ressort dans la harangue du guide rapporté par le Cheikh Moussa CAMARA et cité par Amar SAMB.

La réforme de Souleymane BAAL a dés lors permis d’approfondir les racines de l’islam dans le Fouta Tooro et de projeter les toucouleurs à l’avant garde du prosélytisme islamique au Sénégal.

Le couronnement de l’oeuvre de ces deux pionniers sera porté par El hadj Omar TALL (1796 – 1864). Son action englobe au delà du Fouta Tooro, une bonne partie du Sénégal et de l’Afrique de l’ouest, aidé en cela par sa science profonde, son courage et surtout le mystère qu’il représentait devant ses coreligionnaires.

Cet homme, dont l’action a sapé l’audience de la qadriya au Sénégal en faveur de la tijaniya dont il était missionnaire et, incarnant le symbole d’un grand résistant, n’a pas vu son projet se réaliser malgré son courage et sa ténacité en ce sens que les fronts sur lesquels ils luttaient le défavorisaient. Ce serait par coup de miracle qu’il eut été en mesure de les contenir. Il voulut en même temps combattre les forces animistes et mener un front contre certains de ses coreligionnaires. C’est dire que le contexte dans lequel il ambitionnait de bâtir son grand ensemble ouest-africain marqué du sceau du tijanisme ne lui était pas propice.

Après El Hadj Omar, d’autres hommes parmi lesquels Muhammad BA ( dit Maba Diakhou BA ) et Mamadou Lamine DRAME porteront le flambeau sans plus de succès, balisant ainsi le chemin aux “ marabouts prêcheurs ” véritables propagateurs de l’islam au Sénégal.

Les confréries

Du 17 ° à fin du 19° siècle, le redéploiement de l’islam qui se fit sous sa forme guerrière s’est naturellement heurté à l’obstacle militaire parce que ne pouvant contenir à la fois la détermination de l’aristocratie locale et la puissante armée européenne qui s’entendaient pour défendre leurs intérêts.

Mais ces échecs militaires auguraient de la résurgence de l’islam en ce sens qu’ils affectèrent la ferveur résistante des hommes de foi et permirent à l’impérialisme européen d’achever son oeuvre de déstabilisation de la monarchie traditionnelle déjà trop éloignée de son peuple. D’où suivit un vide politique qui sera vite comblé par des religieux acquis à une nouvelle stratégie dans la diffusion de l’islam et la résistance contre l’occupation, symbolisant l’espoir des populations, leur charisme, leur savoir et leur piété les préparaient de surcroît à remplir une telle mission.

Dés lors entrait en scène vers 1890 l’islam maraboutique fondateur des ordres confrériques à la tête desquels s’érigeaient des Cheikh soufis, véritables propagateurs de cette religion au Sénégal. Avec eux le dernier coup mortel sera donné à la culture de l’élitisme et l’islam prônant son idéal de justice et d’égalité, s’élève au dessus de la société des classes, devient l’apanage des peuples et de ce fait connaît dans cette période une fulgurante expansion et une véritable existence.

Partout, l’islam s’élargit de jour en jour avec les ordres confrériques dont le soubassement soufi légitime l’omniprésence du Cheikh ou du guide spirituel. La confusion s’établit. Etre bon musulman devient pour nombre de Sénégalais être apparenté à une confrérie en étant soumis à un marabout.

Pouvait-il en être autrement quand une telle dynamique était impulsée par des hommes de la carrure de El hadj Malick SY, de Cheikh Amadou Bamba, de Ibrahima NIASSE, de Cheikh Amala et autres dont l’égalitarisme prôné dans leurs cadres organisationnels était à la mesure de l’idéal de justice de leurs coreligionnaires; des hommes dont le message s’adaptait à l’imaginaire collectif et remplissait un vide idéologique; des hommes dont le niveau culturel et les prouesses faisaient passer pour des signes de Dieu; des hommes dont la fermeté devant le colonisateur attirait la sympathie de leurs concitoyens.

Tous ces facteurs favorisèrent l’implantation et la domination d’un système religieux qui est de plus en plus bousculé par l’irruption d’un discours réformiste nourri par un environnement socio-politique, par la sécularisation qui semble dominer les ordres confrériques et la diffusion de l’information islamique.

Les mouvements associatifs

Si le professeur Amar Samb a soutenu la thèse de l’islamisation du Sénégal sous trois formes, Monsieur Mouhammed Moustapha DIEYE en ajoute une quatrième qui est celle du réformisme islamique ou de “ l’intégrisme ” qui se veut comme un mouvement de rénovation islamique hostile à toute imitation servile de l’occident comme à toute attitude étroitement conservatrice, bien qu’il compte des intégristes - “une doctrine de moyen terme, d’équilibre ”, “ une doctrine de collaboration et de défense, de choix entre ce qu’il faut prendre, assimiler et développer, et au contraire ce qu’il faut repousser et combattre ”il revendique comme tous les mouvements réformistes musulmans la remise en usage de l’ijtihad contre le taqlid. Il est contre le fétichisme religieux, la mystification maraboutique pour une foi éclairée, un Islam revalorisé par une éducation religieuse qui apprenne à distinguer le dogme et les institutions ”. Le réformisme est aujourd’hui incarné par des associations dont l’action envers les masses acquiert une audience sans cesse plus grande.

S’il s’avère aujourd’hui prématuré de le poser en alternative valable à la confrérie, il n’en demeure pas moins que sa présence indubitable inscrit son oeuvre dans les belles pages de l’histoire du Sénégal.
_____


Par Saliou Dramé

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