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Pauvreté et risques pour la santé mentale
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Pauvreté et risques pour la santé mentale
Le discours actuel sur la pauvreté, dominé par la perspective sociologique, analyse les structures socio-économiques pour distinguer différentes formes de pauvreté. Mais pour bien apprécier l’apport de la psychologie et de la pédagogie, il faut faire appel à d’autres modèles et opérer quelques distinctions nécessaires.

Nous entendons par « précarité » la situation de celle ou de celui qui, à un moment de sa vie, bascule dans la pauvreté. Nous parlons de pauvreté transgénérationnelle quand nous évoquons les personnes qui connaissent la pauvreté depuis toujours.

Les influences négatives de la pauvreté sur les possibilités de développement des personnes vivant en pauvreté sont généralement reconnues dans la littérature scientifique. Les conséquences néfastes pour la santé mentale ont été clairement démontrées dans la littérature épidémiologique. Que cette relation existe n’est pas pour autant la preuve d’un lien causal direct ni dans un sens, ni dans l’autre (la pauvreté comme cause de maladie mentale ou inversement). Il est néanmoins évident qu’il faut tenir compte de liens complexes qui se tiennent dans une causalité circulaire.

De façon descriptive nous faisons une distinction entre les influences psychiques néfastes pour la personne vivant en situation de pauvreté ou de précarité d’une part et les facteurs psychologiques néfastes pour les personnes vivant plus spécifiquement dans une situation de pauvreté transgénérationnelle d’autre part.


Pauvreté en général et santé mentale

En ce qui concerne la pauvreté en général, l’influence négative psychique peut être décrite en termes de “stress mental” très grave. Ne mentionnons que l’incertitude cuisante et durable qui marque la vie de tous les jours au sujet du logement, de la nourriture, de la santé, ainsi que la peur du lendemain, l’angoisse concernant le bien-être des enfants, la critique à laquelle on peut constamment s’attendre, les tensions qui en résultent dans les relations avec le partenaire et les enfants, les reproches qui tourmentent, le sentiment de culpabilité ou d’impuissance, l’expérience sans cesse répétée de n’avoir pas prise sur les différents aspects de la vie, une confiance et une estime de soi extrêmement basses…

Cette situation mène inévitablement à un effritement de la santé mentale et peut se manifester de façons diverses : se sentir mal dans sa peau, maladies psycho-somatiques, etc. Ce poids psychologique ou stress chronique n’est évidemment pas une maladie mentale, mais mène à une vulnérabilité accrue de la personne vivant dans la précarité. Cette vulnérabilité accrue est responsable de perturbations plus ou moins graves du fonctionnement psychique de cette personne. Pensons à l’irritabilité générale, à la fatigue chronique, à la labilité d’humeur, à l’irascibilité latente, etc. En outre, la personne se replie sur elle-même et n’est souvent plus capable de s’accrocher aux amarres de l’environnement. D’où l’incapacité de l’atteindre et son sentiment constant de rejet. Donc : solitude, dépression, incapacité de garder un travail ou de poursuivre une formation, problèmes dans toutes les relations, tentation grave de suicide ou passage à l’acte…

Ces états de perturbation ne sont pas des maladies mentales. Ce sont des états sont des états réactifs ou des réactions psychologiques compréhensibles : l’individu réagit avec son comportement, ses pensées, ses émotions, ses actes… de manière compréhensible à une situation de pression que tout un chacun vivrait pareillement comme une charge difficilement supportable. Parler de « réaction », c’est dire aussi que la plupart du temps les perturbations - si du moins elles n’ont pas duré trop longtemps - pourront disparaître dès que la source de la tension ou de la charge psychologique aura disparu

Cet aspect réactionnel est donc présent dans toute situation de pauvreté, qu’elle soit d’origine relativement récente (précarité) ou qu’elle soit d’origine transgénérationnelle.


Pauvreté transgénérationnelle

Psychologiquement parlant, la pauvreté transgénérationnelle se présente autrement. Ici, il n’y a pas seulement cet élément réactif, mais aussi une composante de complication psychologique qui entrave l’existence de la personne pauvre depuis son enfance.

L’enfant naît avec un mécanisme central qui favorise sa survie par le maintien de la proximité à certains individus (pas nécessairement mais souvent la mère, le père et quelques personnes de son entourage immédiat). Cet « attachement » forme la clé de sa survie physique et psychologique. Plus la personne d’attache est sécurisante, plus l’enfant sera à même d’explorer son monde avec confiance et intérêt. L’attachement est donc le contraire de la dépendance. L’expérience de sécurité est l’objectif du système d’attachement qui est donc, en premier lieu et avant tout, un régulateur de l’expérience émotionnelle. Dans des états d’inconfort, l’enfant cherchera la proximité physique de celui ou de celle qui prend soin de lui dans l’espoir d’être rassuré et de retrouver ainsi son équilibre.

Le modèle d’interaction entre le petit enfant et ses figures d’attache se convertit - durant les premières années de la vie - en une structure représentationnelle interne. Cette représentation est à considérer comme un « modèle opérationnel de soi, de l’autre et de la relation avec les autres. »

L’enfant naissant dans une situation de grande pauvreté vit, dès le premier jour, dans une situation chronique d’insécurité. Cette insécurité tient certes aux conditions matérielles, mais aussi à la condition psychologique des figures d’attache. Ces personnes absorbées par leur propre passé, vécu dans l’angoisse et dans l’insécurité, court-circuitées dans leur développement et vivant constamment dans un climat hostile, n’ont souvent pas la possibilité ni les moyens d’offrir un attachement suffisamment sûr, condition indispensable d’un bon développement psychologique. Ainsi s’explique le manque de confiance de base qui est pour l’enfant le fondement d’une exploration tranquille du monde, des choses et des personnes. Cela hypothèque fortement son développement à tous points de vue (cognitif, social, émotionnel, relationnel, voire même physique).

Ainsi s’installe un modèle opérationnel négatif qui devient partie intégrante de sa personnalité dès l’âge de trois ou quatre ans et qui est très résistant à tout effort de changement.

Avec un tel modèle négatif l’enfant se vit comme n’ayant aucune valeur, insécurisé, incapable et impuissant. La personne à laquelle l’enfant peut être fortement attaché, lui apparaît néanmoins comme insensible, non-fiable, menaçante, rejetante, voire même dangereuse. Ainsi, au lieu de se jeter à partir de la prime enfance dans l’aventure de l’exploration du monde, l’enfant reste prisonnier des angoisses relatives à sa sécurité et découlant du mal-être de ses personnes d’attache. De cette façon l’enfant sera inhibé dans toutes les dimensions de son développement psychologique. Ce modèle négatif continuera à jouer un rôle capital dans toutes ses relations futures.

Il se définit comme sans valeur, incapable, et le monde lui apparaît menaçant et cynique. D’où sa méfiance, difficile à surmonter même après des années, et son vécu d’impuissance permanente.

En précisant les empêchements psychologiques du développement de la personne vivant dans un contexte familial de grande pauvreté, nous ne faisons pas l’équation entre extrême pauvreté et maladie mentale ou déficience psychologique. Mais il est évident qu’une charge psychologique aussi forte et aussi précoce que nous avons décrite comme typique de cette situation, ne peut que causer des entraves essentielles au développement normal de la personnalité. La lutte contre la pauvreté extrême devra donc aussi se concentrer sur ces lacunes, aussi bien du point de vue préventif, que du point de vue curatif.


Par Jos Corveleyn et Catherine Maes.
«Pauvreté et risques pour la santé mentale». Revue Quart Monde, N°184
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