En cas de viol, se réfugier derrière le « masla » ou le « sutura » crée plus de problème qu’il n’en résout. La personne victime de viol peut développer des troubles post traumatiques graves rendant ainsi indispensable une prise en charge psychosociale. C’est la conviction exprimée par Pape Ladjiké Diouf, psychologue, conseiller en orientation professionnelle et scolaire. Il fustige par ailleurs le fait que le viol soit légitimé dans la société sénégalaise.
Comment le viol est-il perçu dans la société sénégalaise ?
Le viol est souvent légitimé dans nos sociétés. Dans le cas d’un mariage forcé, le premier acte sexuel est non désiré et intègre la définition même du viol. Certaines valeurs aussi rendent difficiles la prise en charge de cette problématique. Quand une jeune fille ou une fillette est violée, l’entourage cherche à préserver son futur mariage, il décide d’user du « sutura » craignant qu’aucun homme ne veuille l’épouser plus tard, car elle en a « connu » un autre « partenaire ». Dans les cas où l’agression survient dans la famille, on cherche à préserver l’unité de celle-ci et on évite de créer plus de problèmes qu’on n’en résout, d’où le « maslaa». Or, même si les choses se règlent à l’amiable, la victime a besoin d’être prise en charge.
Que recommandez-vous dans ce cas ?
Il est à déplorer toute la médiatisation qu’il y a autour du viol, parce qu’elle rend difficile la prise en charge. Au niveau des tribunaux, nous préconisons que les audiences se fassent à huis-clos, surtout quand il s’agit d’un enfant. Car la victime est obligée de revivre l’agression devant un public avec les commentaires que cela suscite. Il doit y avoir une sensibilisation à tous les niveaux pour aider les spécialistes dans la prise en charge.
Y a-t-il une prise en charge particulière en cas de viol ?
Tout ce qui touche à la sexualité de l’individu est tellement enfoui que quand c’est entouré d’un choc comme c’est le cas avec une agression, la victime met des années à « remonter la pente » et à vivre avec ce mal. Les cas de viol sont les plus difficiles à traiter. L’accompagnement est long et difficile, car la victime a du mal à extérioriser, verbaliser ce qu’elle a vécu. Elle a du mal à digérer les émotions et diminuer le poids émotionnel. Une prise en charge psychosociale est indispensable.
Quelles sont les conséquences du viol ?
Le viol est un évènement traumatisant car touchant à l’intégrité physique, morale et intellectuelle, à l’intimité de l’individu. La victime peut développer des troubles post traumatiques : des troubles de stress aigu, des symptômes neurovégétatifs au niveau comportemental, cognitif et des affects, un sentiment de honte, de colère, de culpabilisation par rapport à la société. La victime évite tout endroit susceptible de lui rappeler le traumatisme, elle se replie sur elle-même, elle a des réminiscences, « flash-back » de l’évènement, fait des cauchemars, s’énerve vite, a du mal à s’accepter et à accepter son corps. D’autres troubles sont le manque de sommeil, le manque d’appétit, ce qui mène à une dépression majeure.
La victime peut également développer des maladies sexuellement transmissibles ou des troubles sexuels extrêmes comme la nymphomanie ou le sadomasochisme. Il faut l’accompagner, l’amener à vivre et à surmonter ce mal. C’est à ce niveau que nous intervenons pour aider la victime.
Qu’en est-il de la pédophilie ?
Quand il s’agit d’un enfant, beaucoup s’imaginent que cela va lui passer, mais les conséquences peuvent être latentes jusqu’à l’âge adulte et un suivi sur plusieurs années peut s’avérer nécessaire.
Qu’est-ce qui motive les agresseurs sexuels, les violeurs ?
Les violeurs sont contrairement à ce que l’on peut penser des personnes normales, même si certains comportements comme le sadisme sexuel relèvent de troubles. Les motivations que nous rencontrons en général sont:
La recherche de compensation ; l’agresseur a besoin de se rendre compte de sa masculinité. Il est enclin à récidiver.
Le besoin de domination : l’agresseur a besoin d’exercer son pouvoir sur une personne faible, ce qui le mène vers une femme ou un enfant, etc.
Il y a aussi des soubassements, notamment mystique, rituel, ou juste le besoin de satisfaire sa libido. Certains agresseurs s’en prennent spécifiquement à des enfants ou à des vierges .D’autres ont eu des antécédents. Ils ont subi des agressions sexuelles, ils violent dans un besoin de reproduction de ce qui a été vécu.
Qu’en est-il de votre structure ?
Le Centre National de l’Orientation Professionnelle et Scolaire (CNOPS) est spécialisé en appui psychosocial et en accompagnement psychologique de victimes de violences en général, de violences sexuelles en particulier. Nous faisons un accompagnement sur la base d’entretiens et d’observations et très rarement des tests. A l’issue des deux premiers entretiens nous commençons à orienter la thérapie. Le premier contact permet d’établir une relation de confiance et une relation thérapeutique, accueil, mise en confiance, création d’un contrat de relation d’aide.
Vos services sont-ils connus ? Comment vos patients vous viennent-ils ?
Nous sommes connus dans certaines zones, comme à Zinguinchor, où, après la tragédie du bateau Le Joola, le Centre d’orientation a été érigé en Centre d’écoute. Ainsi, chaque fois qu’il y a un cas qui requiert un appui psychosocial, les structures de santé entre autres peuvent se référer au centre d’orientation. A Dakar les cas qui nous arrivent sont souvent acheminés par des connaissances, mais il n’y pas de service formelle qui permette de se référer à notre centre. Il y a aussi un problème de communication car le centre est surtout connu comme un centre d’orientation professionnelle et scolaire, qui fait penser aux concours et aux examens, ce que nous faisons, mais pas seulement.
Par Ndéye Débo SECK |